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Je cours donc je suis

Je cours donc je suis

Courir toute la journée... Pour quoi faire ? Pour être qui ?

Photo by Mauro Mora

Je ne sais pas si le mal de dos est le mal du siècle. En revanche, je constate que beaucoup de personnes ont l’air de porter énormément de poids sur leurs épaules.

À tel point que je me demande parfois comment elles font.

À courir tout le temps pour ne pas rater leur prochain rendez-vous.

À faire plusieurs choses en même temps, du matin au soir.

On dirait des spécialistes du sprint qui participent à un marathon.

Des sortes de supermen et wonderwomen.

Pour autant, je ne les envie pas.

Ou plutôt, je ne les envie plus. Car, plus jeune, je voulais leur ressembler.

J’ai en effet grandi dans un environnement où l’image de l’être humain qui jongle en permanence d’une activité à une autre était synonyme de réussite.

Où le fait de démarrer tôt sa journée de travail et de la finir après les autres était hautement valorisé.

Où la pression sociale s’est insidieusement et particulièrement renforcée sur les femmes à qui l’on demande (entre autres) d’être à la fois une working girl dynamique et une maman de têtes blondes élevées dans un home sweet home qui sent bon les p’tits plats faits maison…

Pas étonnant dans ces conditions d’en avoir plein le dos !

Mais, ce qui m’interpelle le plus aujourd’hui, c’est l’ampleur de la situation.

Avez-vous déjà essayé de marcher plus lentement que la moyenne des gens dans le métro parisien ?

Moi j’ai essayé.

Et je trouve ça difficile. Encore aujourd’hui, je me surprends parfois à accélérer le pas alors que je n’en ai aucunement besoin !

Entraîné par le flux qui va plus vite que moi, je me mets au diapason sans m’en rendre compte. Réflexe « humain » sans doute mais ô combien dangereux tant il nous assujettit.

Suis-je le seul dans ce cas ?

Suis-je le seul à avoir envie de prendre mon temps ?

Je sais que plus une région est densément peuplée, plus les gens pressent le pas. Mais pourquoi est-ce que je les imite ?

En fait, ce réflexe d’imitation est largement répandu dans l’espèce humaine.

Pour communiquer avec les autres, pour s’intégrer au groupe, nous avons tous tendance à nous mettre sur la même longueur d’onde.

Ainsi, même si nous n’en avons pas spécialement envie, nous pouvons  accepter un verre d’alcool simplement parce que les autres en boivent. Ou encore applaudir une prestation que nous jugeons fade parce que le public, lui, semble ravi.

Bien qu’utile socialement, ce réflexe d’imitation peut aussi nous pousser à agir comme des moutons de Panurge.

Dans le cas présent, en accélérant mon pas naturel dans le métro parisien, je me fonds dans le décor.

C’est d’autant plus facile pour moi que, même si je n’y adhère plus, j’ai encore en moi cette culture prégnante qui valorise l’image de l’entrepreneur pressé.

Comme un terreau fertile qui favorise d’anciens réflexes d’accélération de ma cadence naturelle.

En gros, j’avance vite parce que « ça fait bien ».

La dernière fois que je m’en suis rendu compte, j’ai souri.

J’ai repris ma cadence naturelle et me suis assis en attendant mon train. 

Je me suis alors souvenu d’un rendez-vous avec le directeur général d’une PME florissante que j’avais rencontré quelques jours plus tôt.

Lorsque ce DG était venu me chercher dans la salle d’attente, j’avais eu du mal à lui emboîter le pas tellement il marchait vite, malgré ses 10 ans de plus que moi.

Puis nous avions échangé pendant presque 2 heures, durant lesquelles son rythme biologique avait ralenti au fur et à mesure que sa qualité de présence se renforçait.

À la fin de notre réunion, il m’avait chaleureusement remercié de lui avoir ouvert les yeux sur la situation qu’il vivait à la tête de cette entreprise. Il se sentait partagé entre volonté de tout contrôler et nécessité de déléguer s’il voulait franchir un nouveau cap de développement de l’entreprise.

Puis, dès que la porte de son bureau se fut ouverte sur l’open space de ses collaborateurs, il s’était immédiatement remis au pas de course pour me « raccompagner » jusqu’à la sortie.

En 2019 comme il y a 30 ans, c’est toujours aussi bien vu d’avoir l’air pressé·e.

Temples de la consommation, les sociétés occidentales semblent construites autour de l’injonction du « toujours plus, toujours plus vite ».

« Il ne peut pas y avoir de crise la semaine prochaine : mon agenda est déjà plein »

Henry Kissinger

Nous remplissons nos agendas comme nous remplissons notre vie d’innombrables objets que nous remplaçons de plus en plus rapidement.

Nous sommes devenus experts en remplissage d’espace et de temps.

Jusqu’à en avoir la nausée.

Sauf qu’aujourd’hui, il semblerait que nous soyons pris à notre propre piège.

Le développement des technologies aidant, nous sommes désormais soumis en permanence à des sollicitations plus sophistiquées les unes que les autres.

Et, la plupart du temps, nous y répondons. Par devoir ou par envie.

Par habitude aussi.

Quitte à y laisser des plumes.

Plus d’un Français sur 4 consomme des antidépresseurs, des anxiolytiques ou des somnifères (150 millions de boîtes prescrites chaque année, record mondial).

Partout, le nombre de burn out progresse.

Et cette pression est également ressentie par nos enfants, de plus en plus victimes de troubles du sommeil, du langage et du comportement.

Être « débordé·e » est devenu la règle et il est aujourd’hui suspect de ne pas l’être.

Jusqu’à quand ?

Courir toute l'année... Pour quoi faire ? Pour être qui ?

Photo by Nathan Dumlao

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